« Mets-les dans la seringue »

Ce que la pression fait aux meilleures intentions

Nous étions quatre. En face, KPMG avait déployé une armée. Le client — la direction d’une division d’un grand groupe international — devait transformer son organisation de fond en comble. Cinquante managers, des centaines de collaborateurs, une pression considérable venue d’en haut. Le genre de projet où les cabinets de conseil envoient leurs bataillons de consultants, leurs méthodologies éprouvées, leurs livrables impeccables. Nous, nous avions une idée.

Cette idée tenait en une phrase : ce seraient les managers eux-mêmes qui piloteraient la transformation. Pas de conduite du changement imposée de l’extérieur. Pas de « guidelines » descendantes. Le changement, ce serait eux. On leur donnerait les outils, la formation, l’accompagnement — et on leur ferait confiance.

L’idée a été entendue. Nous avons gagné.

Tisser la confiance

Mon équipe et moi nous sommes lancés à fond. Entretiens individuels avec chacun des cinquante managers. Formation de trinômes de travail. Sessions de codéveloppement. Diagnostics d’organisation menés par les managers eux-mêmes. Nous travaillions sans relâche, mais le vrai travail n’était pas dans les ateliers ni dans les livrables — il était dans les interstices, dans les conversations de couloir, dans les moments où un manager nous confiait ce qu’il n’avait jamais dit à personne sur son quotidien.

Peu à peu, quelque chose se construisait. Non pas un plan de transformation, mais quelque chose de plus fondamental : un réseau de confiance. Les managers commençaient à se parler entre eux, différemment. Ils partageaient leurs difficultés, leurs doutes, leurs idées. Des liens se tissaient là où il n’y avait eu que des silos. L’organisation commençait à bouger — non pas parce qu’on lui avait ordonné de bouger, mais parce que les gens qui la composaient avaient décidé, ensemble, de la faire évoluer.

Trois mois se sont écoulés ainsi.

L’incident

Puis un incident de production est survenu. Sans aucun rapport avec notre projet — un problème technique, le genre de chose qui arrive dans toute organisation complexe. Mais suffisamment grave pour que notre client, le patron de la Division, soit convoqué en haut lieu. Il s’est pris un coup de pression phénoménal.

Le lendemain, il m’a convoqué dans son bureau.

C’était la même personne. Le même homme qui avait défendu une approche humaine, collaborative, respectueuse. Le même qui avait choisi notre proposition précisément parce qu’elle mettait les gens au centre. Mais ce jour-là, assis derrière son bureau, le visage fermé, il m’a dit :

« Nous n’avons plus de temps. Il faut raccourcir les délais. Philippe, maintenant tu vas me les mettre dans la seringue. »

Me les mettre dans la seringue. Passer en force. Trahir la confiance de cinquante personnes qui avaient accepté de jouer le jeu. Transformer un projet de libération en exercice d’autorité. Revenir, en une phrase, à exactement ce que nous avions promis de ne pas faire.

Je me suis figé. Je n’ai rien répondu.

La nuit de la décision

Le soir, discussion intense avec l’équipe. Nous savions que la pression ne venait pas de la malveillance — elle venait de la peur. Notre client avait peur. Et la peur, dans les organisations, produit toujours le même réflexe : reprendre le contrôle, centraliser, accélérer, forcer. C’est un mécanisme profondément humain, et profondément destructeur.

L’option la plus raisonnable semblait être la démission. Tout arrêter, rendre le mandat, les laisser faire comme ils avaient toujours fait. Après tout, nous n’étions que des intervenants extérieurs. Ce n’était pas notre organisation.

Mais quelque chose résistait. Peut-être la pensée de ces cinquante managers qui avaient commencé à croire qu’une autre façon de faire était possible. Peut-être l’intuition que céder maintenant, c’était confirmer que la confiance est un luxe qu’on s’offre quand tout va bien et qu’on abandonne dès que ça se complique.

Nous avons pris la décision diamétralement opposée : continuer sans rien changer. Maintenir le cap. Encaisser la pression quand elle viendrait. Et si on se faisait virer — tant pis.

Ce qui a tenu

Le projet a été un succès. Total. Les managers ont mené la transformation. Les résultats ont dépassé les attentes. Et notre client, celui qui avait voulu passer en force, a fini par reconnaître que c’était précisément parce que nous n’avions pas cédé que les choses avaient fonctionné.

Mais ce n’est pas la leçon que je retiens.

Ce que je retiens, c’est ceci : même les meilleures intentions s’effondrent quand la pression monte. Ce patron n’était pas un mauvais dirigeant. Il était sincèrement convaincu par l’approche humaine. Mais le système dans lequel il évoluait — la hiérarchie, les comptes à rendre, la peur de l’échec — a suffi à le faire basculer en une seconde. Une seule convocation, et vingt ans de convictions se sont volatilisés dans une phrase.

C’est le problème central du management. Non pas que les gens soient de mauvaise foi, ou incompétents, ou indifférents. Mais que les organisations génèrent des pressions qui déshumanisent mécaniquement les relations. Et que résister à cette mécanique demande quelque chose que la plupart des formations en management n’enseignent pas : la capacité à tenir une position éthique quand tout le système vous pousse à l’abandonner.

Nous avons résisté — non pas parce que nous étions plus courageux ou plus malins, mais parce que nous n’appartenions pas à l’organisation. Nous n’avions pas de carrière à protéger dans cette structure, pas de hiérarchie à satisfaire, pas de bonus à sécuriser. Notre seul engagement était envers les cinquante personnes qui nous avaient fait confiance.

Et c’est précisément ce qui rend la chose si difficile pour un manager interne. Il doit faire la même chose — tenir, résister, protéger la confiance — mais depuis l’intérieur du système qui génère la pression. C’est infiniment plus dur. Et c’est pourtant exactement ce qui distingue un bon manager d’un gestionnaire qui obéit.


Je repense souvent à cette phrase. Mets-les dans la seringue. Dans sa brutalité, elle dit quelque chose d’essentiel sur la fragilité des organisations humaines. Il suffit d’un moment de peur pour que la confiance, patiemment construite pendant des mois, soit balayée par un réflexe de contrôle. Et il suffit parfois d’un refus — silencieux, obstiné, sans éclat — pour que la confiance survive.